Pourquoi un ministère de la paix

Question : Au gouvernement, de quel ministère relève le « dossier de la paix »?

Réponse : Habituellement, d’aucun. Bien que, dans les gouvernements démocratiques (dont celui du Canada), plusieurs agences s’intéressent aux perspectives en ce qui a trait à la guerre et à la paix, aucune d’entre elles ne s’est vu attribuer de responsabilité exclusive pour ce qui est de la paix. Aucun ministère n’a hérité du « porfefeuille de la paix » et aucun non plus n’a l’autorité voulue pour coordonner les efforts des différentes instances gouvernementales sur ce plan.

Néanmoins, nous sentons un vent de changement. De fait, au Canada et dans au moins 23 autres pays, des campagnes s’amorcent en vue d’obtenir la création d’un « ministère de la Paix » dans le Cabinet. Même aux États-Unis, un projet de loi en ce sens présenté au Congrès a obtenu un certain appui. Qui plus est, cette initiative est devenue une réalité dans trois pays, le Népal, les Îles Salomon et les Philippines, et elle est en train de se concrétiser au Costa Rica.

Au Canada, cette proposition, connue sous l’appellation d’Initiative canadienne pour un ministère de la Paix, fait l’objet d’une coordination conjointe de la part d’un ancien diplomate, le Dr Bill Bhaneja, et du Dr Saul Arbess. Déjà, la campagne peut compter sur neuf comités locaux (à Victoria, Vancouver, Ottawa, Calgary, London, Hamilton, Toronto et Montréal en plus d’un chapitre pancanadien de la jeunesse) qui comprennent 19 organisations représentant 120 000 Canadiens et Canadiennes – ou encore trois millions de sympathisants si l’on tient compte de tous les membres de l’Église Unie.

Les promoteurs de cette Initiative affirment qu’elle pourrait même ne pas exiger un financement supérieur à ce qui est déjà consenti pour les activités en cours dans au moins sept ministères fédéraux ayant des responsabilités en lien avec la paix. La proposition prévoit en effet la consolidation des agences existantes et la coordination de leurs politiques respectives de façon à maintenir la paix au coeur des délibérations au niveau du Cabinet. La paix est déjà un enjeu faisant partie des politiques portant, par exemple, sur la défense nationale, la justice, l’immigration et la citoyenneté, l’aide au développement international, les droits humains, le désarmement, le maintien de la paix, les projets de reconstruction à la fin des conflits internationaux et même les conflits sociaux entre les différentes communautés dans la société canadienne. Bien que certains ministères – notamment la Défense nationale – puissent influer sur les décisions, les autres points de vue n’ont pas nécessairement l’occasion de se faire entendre. Or, le ministre titulaire du nouveau ministère de la Paix aurait précisément le mandat d’être un porte-parole en faveur de la paix.

Des militants se sont mobilisés à travers tout le Canada pour faire valoir la pertinence d’un ministère de la Paix auprès d’organisations locales, dont plusieurs ont officiellement adhéré à la campagne, par exemple : les Médecins pour la survie mondiale, Science for Peace, l’Alliance pour la paix et l’Église Unie du Canada, déjà mentionnée. Les promoteurs font également des représentations auprès de leurs élus au Parlement et ont obtenu un accord de principe de la part du NPD et du Parti Vert, de même que de certains membres influents d’autres partis, y compris le Sénateur à la retraite Douglas Roche et l’ancien ministre des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy.

Bien entendu, des critiques se font entendre. Certains, qui éprouvent du scepticisme au sujet de la proposition, considèrent illusoire la possibilité que le gouvernement Harper y apporte son appui. D’autres sceptiques font valoir que le ministre de la Paix serait de toute façon toujours nommé par le gouvernement en place devant lequel il demeurerait responsable. En conséquence, affirment-ils, les politiques émises par un tel ministère pourraient difficilement s’écarter de celles qui proviennent de la structure fédérale existante au Canada. Un ministère de la Paix pourrait donc uniquement introduire des changements symboliques, par exemple en exprimant plus fréquemment et de façon plus affirmée l’engagement du Canada envers la paix.

Enfin, déplorent les esprits critiques, de tels changements peuvent s’avérer valables, mais sans plus.

Les promoteurs de l’Initiative reconnaissent le bien-fondé de ces arguments, mais ils se montrent plus optimistes au sujet de l’impact réel qu’elle peut avoir. Ils fondent leurs espoirs sur une innovation à l’intérieur de celle-ci : parallèlement au ministère de la Paix, un commissaire serait assigné à une instance consultative indépendante, qui ferait rapport directement au Parlement pour toute question mettant en cause le ministère. Cette structure consultative comprendrait des membres d’organisations réputées de la société civile canadienne reconnues pour leur travail soutenu en faveur de la paix. Le commissaire serait tenu de la consulter à plusieurs reprises durant l’année, de façon à ce que ses préoccupations demeurent prioritaires dans l’ordre du jour du ministère.

Il existe déjà des précédents pour ce qui est de tels groupes consultatifs provenant de la société civile. Par exemple, c’est le cas actuellement au ministère de l’Environnement et, antérieurement, l’ambassadeur au désarmement avait lui aussi créé une telle structure consultative.

La proposition comporte une autre innovation inédite : le ministère de la Paix coordonnerait un nouveau Service de maintien de la paix, dont le personnel serait posté dans les zones de conflit à travers le monde. Formés dans les universités et d’autres institutions pour effectuer des interventions pacifiques, les membres de ce service devraient obtenir une reconnaissance professionnelle de leur compétence en résolution de conflit avant d’être envoyés sur le terrain pour travailler à prévenir les éruptions de violence et à empêcher que les régions sensibles ne se transforment en zones de guerre. Il existe des modèles pouvant inspirer la mise en place d’un tel service, car plusieurs ONG font déjà profiter plusieurs pays de l’expertise de leur personnel en maintien de la paix.

Enfin, selon les promoteurs, le ministère de la Paix aurait également des responsabilités à l’échelle nationale. Non seulement devrait-il élaborer un programme d’éducation à la paix pour tous les niveaux d’enseignement, à partir de la maternelle jusqu’à l’université, mais il appuierait en outre la mise en place de programmes de résolution des conflits dans tout le Canada à l’intention des communautés qui vivent des affrontements. À partir de telles interventions, le ministère contribuerait à répandre une culture de la paix dans l’ensemble de la société canadienne.

À la fin du mois de septembre, des membres de la campagne pour un ministère de la Paix se sont rendus au Japon pour assister à un sommet sur la paix. Vingt-et-une délégations, provenant des cinq continents, participèrent à ce sommet; un certain nombre de délégués se sont toutefois vu refuser le visa d’entrée et ne purent être présents. À Kiserazu, au cours des cinq journées consacrées aux ateliers, le Dr Arbess et une autre déléguée canadienne, Mme Penny Joy, exposèrent comment un ministère de la Paix pourrait fonctionner conjointement avec les autres ministères en place. Puis le sommet se déplaça vers d’autres villes japonaises, de façon à permettre aux participants de rencontrer des membres de la Diète, des étudiants d’université et des représentants du public. À Hiroshima, le maire Akiba leur offrit ses encouragements.

De retour au Canada, les militants ont repris leurs rencontres avec les élus politiques et les leaders locaux pour diffuser les principes fondamentaux à l’origine de leur campagne. Ils espèrent en faire un enjeu de débat entre les candidats au cours de la prochaine campagne électorale.

Au Québec, les promoteurs de l’Initiative vont également tenter de convaincre le gouvernement et l’Assemblée nationale de créer un tel ministère ou une agence à l’intérieur du ministère des Relations internationales qui se consacrerait à des activités d’édification de la paix, principalement parmi les pays francophones.